Lettre à Edouard Lock

Cher Monsieur Lock,

Je suis Julie Morin. J’ai 38 ans, je suis professeure de ballet et directrice de l’École Florence Fourcaudot à Chicoutimi, ma ville natale. J’ai reçu ma formation en danse à l’École Supérieure de Danse du Québec durant les années 1990-1995.

À l’âge de 9 ou 10 ans, mon père a eu la bonne idée de m’emmener voir un spectacle de La La La Human Steps à l’Auditorium Dufour. Ça a changé ma vie. Ou plutôt, ça m’a donné la vie.

Lors de cette soirée, j’ai pris conscience que circulait en moi un pouls, un flux puissant et énergique. Votre spectacle faisait appel à quelqu’un du public que vous monitoriez pour entendre son cœur. Ce son devenait la trame sonore de la danse. Si j’avais été l’élue, les danseurs auraient eu à battre une mesure complètement emballée.

Vos danseurs. J’étais certaine qu’ils mesuraient dix mètres de haut chacun. Ils étaient les humains les plus surhumains que j’avais jamais vu. Je ne sais pas si je souriais ou si je pleurais en les regardant mais j’ai encore en mémoire la chaleur brûlante sur mes joues, le malaise de réaliser que je ne savais jusque là rien de la vie et la certitude que pour moi, les choses allaient changer à jamais.

Avec mes yeux qui ne fermaient plus, j’ai demandé à entrer en arrière-scène pour “voir les danseurs”. Toute seule, on m’a laissé m’approcher de la scène. J’avais presque peur que Louise ne me voie pas tant je la croyais grande. Quand les géants se sont approché, j’ai vécu un autre choc troublant: Ils étaient bien moins colosses que sur scène. Comment était-ce possible? Louise Lecavalier et Marc Béland ont signé leur nom sur la feuille qui faisait office de programme. Je l’ai conservée et relue pendant des années pour me rappeler cette soirée, ces révélations. L’art rend l’humanité plus grande, plus belle, plus désirable. M’y abreuver serait désormais ma quête.

C’est comme cela qu’une petite fille de Chicoutimi a trouvé un sens à sa vie: grâce à un chorégraphe, des danseurs et, je le comprendrai plus tard, beaucoup de ressources pour que cette magie se crée.

La La La est plus qu’une compagnie de danse pour moi. C’est une partie de mon identité, de mes fondements et de ma fierté. Je voudrais que les enfants soient encore exposés à l’incroyable bouleversement que vous seul savez produire.

Je suis sidérée de réaliser que le Québec ne sera plus le berceau du génie que vous êtes et qu’il ne vous propulsera plus jusqu’au cœur de tant de gens. Je ne suis certainement pas prête à renoncer à votre vision, un phare pour plusieurs, que nous soyons danseurs ou non. L’énergie créatrice engendrée par votre œuvre, pour ceux qui ont eu la chance de la côtoyer, doit vous être rendue pour que tout ça continue.

Je vous remercie d’avoir ouvert toutes sortes de portes pour moi et pour plusieurs autres.

Julie Morin

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Image tirée du site collections.banq.qc.ca